Si l'utilisation
de l'ellipse peut ajouter de l'intensité à une histoire en sautant
des passages faibles, Woody pousse le vice dans son dernier opus
jusqu'à utiliser une voix off dont on sait dès la première phrase
qu'elle va nous voler l'essentiel : voir apparaître, derrière
l'action, le caractère des personnages.
Là, on entre
direct dans le film avec un petit topo sur les 2 héroïnes.
Du coup, pas de
place pour l'enracinement ou la solidité d'un rapport, d'une idée,
d'une manière d'être. Les apparitions et les actions s'enchaînent
comme s'il était nécessaire d'aller tout de suite à l'essentiel :
l'amour, la séduction, la haine, le doute, la tromperie... Et cet
étalage nous laisse froid.
C'est un sentiment
de superficialité qui affleure à chaque scène, devant des
situations que l'on n'a pas vu mûrir. Les acteurs incarnent -avec
talent- la fiche profil de leur personnage et évoluent au fil des
situations, mais malgré leurs défauts, charmes et névroses, on ne
s'y attache pas.
Les articulation
entre les scènes sont des mini-clips minables (balade à vélo
d'actrices qui manifestement ne savent pas en faire, vues de
Barcelone, etc.) doublés de la voix off qui nous donne les éléments
manquant pour comprendre la suite. C'est digne d'un pauvre film de
boule dans lequel le réalisateur essaierait de créer un semblant
d'histoire entre les figures imposées.
Pour abonder dans
ce sens du ratage, Barcelone, et Oviedo, semblent vues par le
prisme d'un mauvais guide du routard. Gaudi, Sagrada Familia,
guitare flamenco, Miro... Et les personnages sont eux même une
série de clichés :
Espagnol = sang chaud = fougueux = romantique = aventure...
Américain = tête sur les épaules = libre entreprise = pognon =
ennui...
On espère un
instant qu'un peu d'ironie va s'inviter dans le film, notamment
lors d'une des nombreuses scènes de dîner.
C'est un tête à tête entre Vicky et Juan-Antonio :
A la question de l'hidalgo : comment en es-tu venue à te
passionner pour l'Espagne ? la réponse de la séduisante
universitaire est la suivante : je suis tombée amoureuse à 14
ans de l'oeuvre de Gaudi... puis de la culture
espagnole... Juan antonio de poursuivre : et de la guitare
?
On a espéré une seconde qu'il s'agissait d'une vanne lancée à celle
qui enfonçait tranquilou depuis le début du film, à petites
foulées, une longue série de portes ouvertes. Que nenni ! C'était
une intrusion dans sa mignone petite âme : il touchait là
son point G intellectuel. Preuve en est qu'il poursuit en
l'emmenant à un petit récital de guitare sauce catalane (histoire
de se regarder pleurer tellement qu'on est sensibles) puis enchaîne
avec une recherche de son autre point G, dans le jardin, sous le
halo tiède d'un clair de lune estival... Si ça c'est pas digne d'un
bon nanard du dimanche soir sur M6, je rends ma carte du fan club
de Culture Pub...
Le point culminant
de cette loserie plus qu'agréable à regarder est la fameuse scène
de baiser entre Penelope Cruz et Scarlett Johanson. Séparément,
elles ont déjà un coefficient bandulatoire indécent pour le commun
des mortelles, alors ensemble, ça devait devenir Hiroshima dans les
calbuts... (un titre de San-Antonio ?) Et bien non... L'intensité
sexuelle était aussi forte que lors d'un communiqué de Line Renaud
pour le sidaction.
En panne Woody ?
Ou peut être que le vieux clarinettiste s'est chopé un virus pince
sans rire lors de ses ballades anglaises... cette fameuse scène de
baiser entre les 2 stars du films -qui arrive comme un cheveu sur
la soupe- dans une chambre noire, au milieu de dizaines de clichés
photographiques... Un cliché au milieu des clichés, j'ai du mal à
croire à un acte manqué. Et toutes ces énormités inexploitées, ça
laisse penser qu'il a été nous caser l'ironie encore un étage au
dessus.
A vouloir se
concentrer sur les noeuds dramatiques, il semble oublier que, sans
épaisseur, ces personnages sont condamnés à errer dans une série de
tableaux convenus. Mais il nous offre finalement une clé de
lecture, dans la dernière scène...balancée comme ça, par la voix
off :
Tout ceci (le film) n'est qu'une passade, une parenthèse dans la
vie des héroïnes, qui reprendra son cours au départ de
Barcelone.
Et que garde-t-on
-que vit-on- lors d'un voyage, sinon une série d'images et de
sensations sans recul, sans subtilité? Le monde nouveau nous saute
au visage et c'est seulement après quelques semaines que la
rationalité repointe le bout de son nez, après s'être laissé aller
à tout goûter (exactement ce que vit Cristina...)
Ce qui rend
impossible l'adhésion du spectateur, c'est qu'il n'est pas de
l'aventure. Et même si le film avait été tourné en caméra
subjective, le résultat aurait été le même. Il filme des
personnages ressentant des choses impossibles à partager : ils
sont complètement ouverts. Et cet état justifié par le voyage
chez les héroïnes est justifié par l'état d'artiste chez Cruz
& Bardem.
Ce que vivent ces touristes a pour nous la même fadeur que des
photos de vacances montrées à un inconnu, quelle que soit la force
du vécu illustré.
De l'extérieur,
les moments les plus forts du vécu apparaissent ridicules,
incompréhensibles par excès d'évidence, naïfs, adolescents...
Clichés.
C'est en cela que
son ratage touche au but.
Et le fait qu'il
n'ai pas usé d'ironie malgré le fourmillement de situations le
permettant a tendance à me faire croire en sa lucidité sur ce
point.
Ce n'était juste
pas la peine d'en rajouter.
Jr
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