On ne va pas s’ étendre ici sur
le " cas John Cale ". Pas parler de l’ altier altiste
à lunettes noires du Velvet Underground, barbiche et cheveux
mi-longs, de sa rivalité ancestrale avec le pour le moins
acariâtre Lou Reed, du producteur au nez creux pisteur
d’avant –gardes ( à son actif : les premiers
albums des Stooges, de Nico, des Modern Lovers et du Patti Smith
Group), du compositeur de musique répétitive
(ex-comparse de LaMonte Young et membre du Dream Syndicate , et
auteur avec le grand Terry Riley de " Church Of Anthrax " et " The
Academy In Peril " , albums oscillants entre le minimalisme stricto
sensu et la pop psyché d’époque, tirant
même parfois vers le jazz ), du dandy Belle Epoque en costume
immaculé compositeur de pop- songs sereines et lumineuses de
" Paris 1919 " …
Tout cela est (plus ou moins) connu, recensé doctement dans
les livres d’histoire du rock qui n’ en finissent plus
de paraître. On est pas Wikipédia, ni même
Philippe Manœuvre .
Il s’agit, ici, d’ évoquer un album en
particulier : il s’ appelle " Music For A New Society ".
1982, sale année pour le rock…mais passons. Le titre,
d’abord : grandiloquent, présomptueux, de mauvaise
augure en somme. Une "musique pour une nouvelle
société", rien que ça. Et puis quoi encore
?
John Cale , à propos du disque : « l’ album a eu
de très bonnes critiques, mais ne s’est pas vendu du
tout. Pour certains, c’est même devenu une
espèce d’icône de la douleur ».
Au jeu du portrait chinois, si ce disque était une couleur,
ce serait le blanc . Pourtant, il n’ a rien de solaire, de
chaud, et c’est une litote : il renvoie plutôt une
lumière aveuglante , éblouissante, un soleil cru de
banquise. Blancheur maladive, atmosphère confinée,
même à l’extérieur. On se les gèle
sévère à l’ écoute de " Music For
A New Society ", autant vous le dire.
Un homme vous parle et on sent qu’il ne va pas bien,
qu’il est en train de devenir fou, rien de moins... Pas une
folie spectaculaire, télévisuelle, expansive. Une
démence sourde, d’autant plus terrifiante. Evidemment,
ce type vous met mal à l’aise, vous ne savez pas quoi
faire pour l’aider , d’ailleurs, il n’ a pas
l’air d’en avoir envie. Alors, vous restez dans la
pièce d’à côté, à l’
écouter gémir.
Voilà le genre de sensations que l’on peut ressentir
à l’ écoute de " Music For A New Society ".
« Ce disque ne parle pas, il grogne, crie, se tord et
terrorise » comme l’ a écrit J.D Beauvallet. Une
épreuve pour l’auditeur, dans lequel les moments
où la tension semble se relâcher ne sont que mirages
pervers. Pas de solution réconciliatrice,
d’apaisement, ni d' éventuelle harmonie à
l’ horizon. Juste une souffrance non feinte, les confessions
d’un homme frigorifié, régulièrement
transpercé par un pic à glace. Un Hibernatus
new-yorkais qui reprend ironiquement le thème de la 9 e
symphonie de Beethoven ( « Que ma joie demeure »
hum...), rend hommage au compositeur Rimsky-Korsakov, raconte
l’ histoire d’une mère qui enjoint ses enfants
à " prendre leurs vie en main " , mais qui, elle-même,
semble ployer sous la fatalité tragique.
Musique marquée du sceau de la fatalité, donc .
De l’ inexorable, de la répétition
éternelle du même, où le quotidien devient
littéralement inhabitable et terrifiant : «
Thoughtless Kind » morceau dans lequel un tic-tac
métallique, des synthés aigres, dissonnants, à
la limite de la stridence, et des sons héritées de la
musique concrète laissent entrevoir un monde d’
épouvante, qui n’est rien d’autre que celui de
la banalité concrète, quand celle –ci se
révèle telle qu’ en elle- même :
cauchemardesque, labyrinthique, inquiétante et
étrange, dans sa banalité même. Chaque objet
est un gouffre. Le réel se distord devant nos yeux, mais on
ne peut rien y faire.
Malgré le sentiment d’abattement , de
résignation absolue,de capitulation, surviennent parfois des
réminiscences des temps heureux, par flashs, sitôt
apparus, sitôt disparus. Rien ne dure, le bonheur n’
est plus qu’un vague souvenir qu’on est même pas
sûr d’avoir vécu.
« Santies », c’est un chant liturgique, une
élégie funèbre cynique : Même la mort
n’ apporte pas le repos escompté, les spectres
rôdent, sans relâche. La tristesse durera
toujours.
« If you were still around « , une élégie
amoureuse, proche de la crudité naïve, enfantine de
certaines mélopées composées par Brian Wilson,
poignante, ralentie, évidemment
désespérée. Parenthèse de pureté
perdue au sein de l’ enfer.
Avec le faux classicisme de « Close Watch », ses
zébrures de harpe et sa solennité, on croit entrevoir
une éclaircie, un espoir pendant un bref instant. Las : un
air de cornemuse à glacer les sangs nous ramène
à la banquise originelle.
On ne sort pas indemne de " Music for A New Society ". On
fait avec, c’est tout.
Combino
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