C'est d'un pas
pressé et inélégant que je me rendais à
Morphée Plus, numéro un mondial de la literie, dont
l'enseigne, représentant un immense bonnet de nuit pourvu
d'un globe terrestre en guise de pompon et affublée du
slogan "Pour que vos nuits soient plus belles que vos jours.",
était visible des quatre coins du centre commercial.
Pressé, on se
demande pourquoi puisque je n'avais de toute façon rien
d'autre à faire de ma journée.
Inélégant, la faute au volumineux sac, dont le
contenu était l'objet de ma visite dans ce temple du
sommeil, qui se balançait contre mon flanc droit au rythme
de mes pas et qui, non content de heurter alternativement mon genou
et l'arrière de ma cuisse, m'entraînait en plus dans
sa tentative désespérée de rejoindre la terre
ferme.
Deux couples sortaient du magasin tandis
que j'y pénétrais.
Le premier, deux jeunes adultes à
l'air fringant et assuré de ceux pour qui le passé
est oublié, le présent ne fait aucun doute et
l'avenir n'est qu'un concept à discuter avec son assureur et
son banquier, venait de faire l'acquisition d'un ensemble
sommier-matelas-draps-traversin, le tout en érable et bois
de teck finitions ronce de noyer, bultex microaéré et
revêtement toute intempérie, coton, polyester et nylon
ignifugé intérieur plumes, garanti cinq ans, trois
mois et douze jours à partir de la date d'envoi du bon
d'achat à l'adresse du propriétaire, le cachet de la
poste faisant foi, avec une lampe de chevet et son ampoule 40W de
rechange en cadeau puisque nous étions à moins de
huit semaines de la Saint Valentin. Ils paraissaient très
satisfaits de leurs achats et plus encore de la lampe qui semblait
être l'élément pratique et décoratif
tellement inespéré pour apporter une touche finale
à l'harmonie de la chambre de l'appartement dans lequel ils
étaient vraisemblablement en train d'emménager qu'ils
n'avaient même pas songé à en chercher une
avant que celle-ci ne leur tombe miraculeusement du ciel.
Heureusement que le monde pense parfois un peu à votre
place, la vie est tout de même bien faite.
Bien que tout à son auto satisfecit
quant au luminaire de table de nuit, l'homme reprit rapidement
l'air soucieux de celui à qui va bientôt incomber la
noble mais ô combien difficile tâche de faire rentrer
tous ces objets lourds et encombrants dans l'espace confiné
d'une voiture trois portes et ceci, sinon rien n'aurait plus de
sens, en preux chevalier solitaire, refusant le secours de
quiconque, en particulier celui de sa compagne. On a les Lancelot
qu'on mérite.
L'autre couple, à l'inverse,
unissait deux personnes âgées par les liens
sacrés de la vieillesse et de l'amour tendre, complice et
confortable de ceux qui savent qu'ils n'ont de toute manière
plus le choix. Ils repartaient avec un Kit Senior by
Morphée Plus qui leur permettrait de transformer
aisément le grand lit qu'ils avaient acheté ici
même trente ans plus tôt en deux lits
séparés. C'est avec ce genre de matériel
évolutif que l'enseigne s'était accaparé la
plus grande part du marché de la literie, suivant
constamment le principe fondamental : "un lit, une vie". Ainsi, les
deux bienveillants barbons, moyennant quelques tours de passe-passe
de bricoleurs - un coup de scie à gauche, un
dévissage de boulon à droite, deux panneaux et une
vertèbre à désemboîter puis
réemboîter et un point de colle à mettre au
niveau de la latte porteuse pour plus de sécurité -
pourraient bientôt goûter aux plaisirs de
l'émancipation nocturne après quarante ans
d'obédience au sacro-saint lit conjugal.
Nous étions donc quatre contre un
se croisant devant l'hypermarché et je me dis qu'avec un tel
rapport entrées/sorties l'endroit serait bientôt
désert. Cette pensée me réconforta un court
instant. Non pas que je sois d'ordinaire angoissé par les
grands espaces clos, sans autre lumière que celle, crue,
produite par les tubes au néon, noyés dans un
margouillis sonore et visuel de musique mainstream, d'annonces
répétées en boucle au micro par un malheureux
type en costume bleu marine dont la voix devient de plus en plus
éraillée au fil de la journée, de slogans et
de réclames aux couleurs criardes, où chaque
mètre carré déborde de marchandises comme le
chiotte d'un camping gratuit et où des centaines de gens se
déplacent frénétiquement à la recherche
du produit en promotion - que vous-même convoitez - avec la
même avidité que si les rayons étaient
vides.
Non, vraiment, je suis comme tout le
notremonde, en général, j'adore ça. Mais
là, il s'agissait tout de même du sommeil. Quoi de
plus intime? Je préférais ne pas exhiber ma vie de
dormeur sur une place trop publique.
Si le réconfort fut bref, c'est
précisément parce que l'intérieur du
bâtiment était, comme l'on pouvait s'y attendre,
surpeuplé. A croire que tout ces êtres se contentaient
jusque là d'une paillasse ou de leurs baignoires pour
allonger leurs corps fatigués.
J'étais ici pour demander
l'échange d'une couette, achetée quelques semaines
auparavant, et qui ne m'apportait pas la satisfaction que
j'étais légitimement en droit d'attendre d'un objet
dans lequel une bonne partie des économies que je n'avais
d'ailleurs pas était passée. Il faut dire que la
couette était censée les valoir puisque, selon les
publicités la mettant en vedette, destinée aux
personnes seules et non contentes de l'être, elle devait
compenser la triste sensation du vide de la couche en créant
l'illusion d'une tendre moitié de substitution, tout ceci
selon des procédés physico-chimiques qui me
dépassaient d'autant plus qu'ils ne m'importaient pas le
moins du monde (et pour ceux que cela intéresse quand
même, je crois me souvenir d'une vague histoire de tissage
spécial et de matériaux trempés dans des bains
de phéromones, quelque chose comme ça en tout cas,
les plus sceptiques n'auront qu'à se renseigner par
eux-mêmes mais il était bien stipulé que tout
ceci avait été testé et vérifié
par plusieurs laboratoires scientifiques de renom). Bref, un ersatz
d'amant. Du subutex affectif. Voilà ce qu'elle proposait.
Pas mal non?
Je parcourus donc quelques rayons selon un
tracé dont les trajectoires étaient définies
par la fonction inverse de la densité de visiteurs par
allée et finis par m'approcher discrètement d'un
vendeur dont l'attitude faussement préoccupée en cet
endroit quasiment abandonné par la clientèle laissait
supposer qu'il faisait tout pour éviter d'être
sollicité. J'eus la confirmation de cette impression et
parvins presque à l'entendre soupirer intérieurement
lorsque je fus si près de lui qu'il ne pouvait plus
décemment nier ma présence.
- Monsieur, en quoi puis-je vous aider?
maugréa-t-il à mon intention.
Je n'avais pas réellement
préparé ma requête, aussi bafouillai-je :
« J'ai ici, avec moi, hum comment
dire, un, disons, objet, n'est-ce pas, que je crois, euh,
défectueux, si j'ose m'exprimer ainsi... Sans vouloir porter
atteinte à votre respect et votre profession bien
sûr... »
- Bien sûr monsieur, de quel objet
s'agit-il? me coupa-t-il en ponctuant le mot "objet" d'une
pantomime de guillemets réalisée à l'aide de
ses mains, levées, index et majeurs accolés
effectuant consécutivement deux brefs et légers
mouvements de haut en bas, ce qui avait pour don de m'agacer
prodigieusement. Je me demandai s'il avait été aussi
incorrect avec les deux vieux de tout à l'heure ou si cette
insolence était un privilège qui m'était
réservé. Je gardai néanmoins mon calme,
l'heure n'était ni à la polémique ni aux
leçons d'éducation et il n'était plus question
de bredouiller.
- Il s'agit du prétendu fruit de
votre technologie la plus avancée en matière de
couvertures et édredons, je veux parler de la fameuse
couette Ame seule.
- Pour les amoureux solitaires!?
- C'est cela même.
- C'est pourtant un excellent produit,
demandez donc à ma femme ce qu'elle en pense...
- Je ne vois pas ce que votre femme a
à voir là dedans? D'ailleurs, Ame seule n'a
pas été conçue pour les personnes
mariées si je ne m'abuse.
- C'est juste. Mais, imaginez un peu
»
Il redressa la tête, prit une
profonde inspiration tandis que son regard commençait
à se perdre en un point situé au delà de moi,
et sans doute même au delà de tout ce qui nous
entourait, puis il se mit à déclamer :
« Un jour ma femme me rend visite au
magasin et se met en tête de vouloir à tout prix
essayer ce nouveau produit - c'est vrai qu'on en était fier
ici et je lui en avais pas mal parlé - bref, je rechigne un
peu, c'est normal hein, vous savez comment fonctionnent les femmes,
si on ne les laisser pas mariner ce qu'il faut, elles pensent que
tout leur est dû et elles deviennent encore plus casse-pieds
qu'elles ne le sont déjà naturellement. Enfin moi je
dis ça... Vous voyez peut-être pas vraiment de quoi je
veux parler si vous vivez seul? »
Ce soudain regain d'attention envers ma
personne me prit au dépourvu mais fut trop bref pour
attendre vraiment une réponse, il reprit aussitôt
:
« Enfin, en tout cas, moi, je suis
pas le mauvais gars, alors je lui sors une Ame seule de la
réserve pour qu'elle aille faire une sieste avec à la
maison. Eh bien, je vous le donne en mille! Le soir, en rentrant,
dans la cuisine, à la place de ma femme je trouve un mot.
Elle était partie refaire sa vie avec la couette! Alors,
pensez si elle fonctionnait! C'est le top de la qualité
monsieur! Absolument! T. O. P. Le top! Et c'est nous qui l'avons
inventé! »
A mesure qu'il débitait son
laïus, le vendeur était devenu cramoisi, son front
s'était emperlé de gouttes de sueur et son souffle
semblait de plus en plus court. Je pensais qu'il ne
s'arrêterait plus, aussi est-ce moi qui mit un terme à
son panégyrique :
« D'accord, d'accord monsieur,
j'entends bien qu'il s'agit là d'une invention tout à
fait exceptionnelle et je compatis avec vous quant au départ
de votre femme, mais comprenez bien que, même si votre
histoire m'affecte tout particulièrement, elle ne peut me
faire oublier les très décevantes nuits de solitude
que je viens de passer. C'est pourquoi je vous demande de bien
vouloir me mettre en relation avec le service après vente de
votre établissement. »
Le pauvre semblait un peu
déboussolé. La réalité le rattrapait et
elle n'était pas tout à fait à son goût.
Il parvint malgré tout à m'indiquer la direction
à suivre. En l'occurrence, un escalier au fond du magasin au
sommet duquel se trouvait un couloir débouchant sur une
salle d'attente à l'usage des clients venus porter
réclamation. Je le remerciai pour son aide, lui souhaitai
une bonne fin de journée et pris congé, le laissant
ruminer ses amères réflexions.
Je trouvai la salle d'attente sans
difficulté. Elle était agréablement
agencée, pourvue d'une épaisse moquette,
décorée avec goût, richement mais sans
excès, l'ensemble dans des tons à dominante rouge, et
son confort, en ces lieux d'ordinaire si froids et impersonnels, me
surprit. Elle était également toute aussi
déserte que luxueuse et, après avoir manifesté
ma présence en appuyant sur la sonnette prévue
à cet effet, je fis un tour d'horizon des différents
sièges mis à ma seule disposition. Le choix
était difficile tant tout semblait destiné à
être essayé et apprécié. Il y avait un
large canapé, deux profonds fauteuils, une chaise à
bascule sur laquelle étaient disposés d'épais
coussins, un divan moelleux et une balancelle de jardin. J'optai
finalement, mais non sans quelques regrets bien
compréhensibles, pour l'un des fauteuils, plongeai en son
abyme puisque n'en émergeaient que mes bras reposant sur les
accoudoirs, mon fardeau à mes pieds, et commençai
à patienter avec le coupable espoir que l'on ne
s'enquière pas de mon cas trop tôt, voire même
que l'on m'oublie quelques temps ici.
Mes pensées d'une autre vie, qui
m'offrirait foule de plaisirs surprenants et de perspectives non
moins étonnantes, se métamorphosaient doucement en
rêves lorsque quelqu’un me rejoignit dans la
pièce. Le temps d'un sursaut pour me redresser et d'une main
passée dans mes cheveux pour faire illusion et me redonner
une contenance, et je pus gratifier d'un salut enroué - dans
la précipitation j'avais omis de m'éclaircir la voix
- la splendide inconnue qui se trouvait face à moi, me
rendit mon bonjour et s'étendit sur le divan de cuir dans un
mouvement plein de grâce décontractée.
La femme était d'une beauté
à faire pâlir un membre récalcitrant de la
famille Jackson, noircir un surexcité du Klan et rougir un
jeune marié, encore que cela ne signifie peut-être
plus grand chose à notre époque. Ses jambes
parfaitement dessinées se révélaient à
travers la fine maille d'une paire de bas recouvert d'un
côté par de jolies bottes - qui n'enserraient pas trop
les mollets mais au contraire leur laissaient ce qu'il faut de
liberté pour mieux encore souligner leur finesse - et de
l'autre par une jupe à carreaux, au motif discret et
raffiné, dont la course se terminait à
l'extrême limite de ce qu'un homme suffisamment
équilibré est capable de supporter avant de sombrer
dans le repli dépressif, la violence à connotation
sexuelle ou le fanatisme religieux. La moitié - si l'on s'en
réfère à l'Homme de Vitruve dont elle semblait
respecter à la lettre les idéales proportions -
supérieure de son corps n'était pas en reste et elle
savait mettre en valeur ses courbes généreuses et ses
creux prometteurs sous une veste courte, assortie à sa jupe,
qu'elle ôta rapidement cédant ainsi la place à
un dos-nu couleur crème, au col largement
échancré découvrant les épaules et se
prolongeant en un décolleté abyssal, si bien
qu'Houdini en personne n'aurait eu certes aucun mal à en
sortir, mais aurait été bien en peine d'expliquer
comment ce morceau de tissu pouvait tenir en place. Il y avait en
tout cas de quoi faire chavirer un iceberg et éviter ainsi
bien des désagréments au Titanic, à ses
passagers et à l'industrie cinématographique car,
là où la vulgarité aurait pu trouver refuge
n'apparaissait en fait qu'harmonie et sensualité.
Ce premier choc passé, je me rendis
compte de trois choses : un, j'avais une chance formidable ; deux,
il n'y avait dans la pièce aucune musique pour combler le
silence ; trois, mon Aphrodite de salle d'attente portait des
lunettes de soleil opaques bien que ne souffrant de toute
évidence pas de problème de cécité.
Curieux détail.
De par sa position, elle m'offrait son
merveilleux profil gauche, basculant juste un peu sur le
côté de sorte que son buste était
légèrement tourné dans ma direction, son
décolleté baillant à peine et mon imaginaire
faisant le reste. Nos regards cependant ne se croisaient pas, ce
qui atténuait mon embarras et m'aurait permis de l'admirer
à loisir si son charme irradiant ne m'avait pas
aussitôt renvoyé à ma propre image d'homme
certainement trop ordinaire. Je me contentai donc de jeter quelques
coups d'oeil furtifs enfonçant chaque fois un peu plus le
double tranchant acéré du désir et de la
frustration. Un miracle - à l'instar de son frère
antagoniste, le malheur - ne venant jamais seul, ce fut elle qui
rompit le silence et engagea la conversation :
« - Vous aussi avez des ennuis avec
votre Ame seule?
- Euh, je...oui, en effet, comment
l'avez-vous deviné?
- Vous n'avez pas l'air d'être le
genre de personne qui viendrait perdre son temps ici pour un
matelas trop mou ou pour échanger les lattes cassées
d'un mauvais sommier. En outre je ne vois ni matelas ni lattes
autour de vous mais ce sac, à vos pieds, qui pourrait tout
à fait contenir une Ame seule pliée à
peu près correctement et c'est assurément le seul
article vendu ici qui vaille le déplacement. »
L'acuité et la promptitude de son
raisonnement - que l'on aurait volontiers cru tout droit
tiré d'une série policière allemande - me
laissèrent coi quelques secondes, admiratif plusieurs
minutes et fervent toute ma vie. Il n'en fallait pas plus pour que
ma psyché bascule pour de bon. J'étais certes
peut-être un peu fragile.
- Vous savez, reprit-elle, comme je vous
l'ai dit, je suis là parce que je rencontre moi aussi
certaines difficultés avec mon Ame, elle commence
à présenter de sérieux signes de fatigue alors
qu'elle n'est pas si vieille que ça. Elle est d'ailleurs
toujours sous garantie. La votre également?
Je reprenais doucement mes esprits :
« - Oui...sous, euh,
garantie...encore. Hum, à vrai dire, je n'ai même pas
eu l'occasion d'en jouir jusqu'à présent... si vous
voulez bien me passez l'expression. » J'essayais de rester
discret en pinçant avec force les lobes de mes oreilles pour
dissiper le rouge que la gêne répandait sur mon
visage. Au moins étais-je enfin revenu parmi les vivants.
« Elle semble en effet n'avoir jamais fonctionné,
à moins que ce ne soit moi qui y sois réfractaire,
sait-on jamais.
- Oh, quelle tristesse! » Elle
paraissait sincèrement affectée par mon
problème. « Non, je vous assure, c'est très
regrettable et j'espère qu'ils sauront vite vous trouver une
solution, Ame seule est vraiment un objet tout à
fait exceptionnel, moi-même je ne saurais vivre sans
désormais!
- Eh bien, pour tout vous dire,
malgré tout le crédit que j'apporte évidemment
à vos paroles et bien que j'espère ressortir d'ici
avec une couette en état de marche, je n'oublie pas qu'il ne
s'agit que d'un produit de substitution, à mi-chemin entre
le cataplasme pour coeur de pierre et la greffe d'un coeur neuf et
sans défaut, une sorte de pacemaker sentimental si vous
voyez ce que je veux dire. » Sûr qu'après avoir
causé avec une femme comme elle, l'idée de repartir
seul avec mon Ame sous le bras me
désespérait par avance! « D'ailleurs, je ne
vous cacherai pas mon immense étonnement qu'une femme telle
que vous aie recours à ce genre de produit. » J'avais
lancé ceci presque sans m'en rendre compte.
- Une femme telle que moi? »
feignit-elle de ne pas comprendre.
- Une femme telle que vous. »
répétai-je en tentant un demi sourire charmeur, tel
que nous les enseignent les plus grands acteurs hollywoodiens, la
tête légèrement de trois quart, penchée
vers le bas et le regard relevé, rééquilibrant
l'ensemble, planté droit dans celui de sa proie. Je
détenais en tout cas les bases théoriques. Mes yeux
ont peut-être eu tendance à vérifier
l'état de la moquette et la qualité de sa pose -
parfaits au demeurant - mais j'étais tout de même
passé en l'espace d'une dizaine de minutes du stade de Sans
Désir Fixe résigné et somnolent à celui
de séducteur stagiaire alerte et téméraire!
Une progression fulgurante dans le monde pourtant si cruel de
l'entreprise amoureuse! Je devais continuer à me montrer
compétitif si je ne voulais pas faire partie de son prochain
plan social de délocalisation affective.
- Vous êtes euh... » J'avais
beau retourner en tout sens les milles et unes manières de
louer sa beauté et sa clairvoyance d'esprit, rien ne sortait
de ma gorge, qui, en plus d'être encombré de
compliments, se desséchait à la vitesse d'un cheval
au galop sur les rives de la Mer Morte à marée
descendante. Conscient du trouble incommodant que provoquait mon
silence prolongé, je me rabattis en ultime recours sur ce
détail qui avait retenu mon attention un peu plus tôt,
à savoir ses lunettes noires.
- Vous êtes euh, disais-je,
oculairement indisposée? » C'était certes assez
laborieux, on avait déjà dû trouver mieux dans
les biographies de Don Juan notoires, mais cela eut toutefois le
mérite de la surprendre un peu et de ranimer la conversation
:
- Vous voulez sans doute parler de ces
affreuses lunettes? me sourit-elle.
- Qui ont l'inconvénient majeur
d'occulter vos yeux et un bon tiers de votre visage,
confirmai-je.
- C'est précisément dans
cette "optique" que je les porte, plaisanta-t-elle. Il se trouve
que mon ex-époux travaille ici, notre séparation lui
a été difficile, il ne l'a pas encore tout à
fait acceptée à vrai dire, et je
préfère donc me montrer discrète pour me
mettre autant que possible à l'abri du scandale qu'il ne
manquerait pas de m'offrir, à moi et aux clients, sans aucun
doute bon et large public, tout à fait disposés
à prendre une minute de leur temps - somme toute bien peu
précieux - pour assister à ce genre de spectacle et
en ressortir grandis dans leur sentiment profond d'être "tout
de même bien dans le vrai", d'avoir su choisir les bonnes
trajectoires et les justes attitudes. »
Je pensai immédiatement au triste
vendeur qui m'avait renseigné. S'il s'agissait bien de lui,
comment un type aussi sinistre pouvait-il avoir partagé ne
serait-ce qu'un instant de la vie de cette déesse? Je
masquai toutefois mes interrogations, opinant
régulièrement du chef en gardant l'air sérieux
et concentré, et m'émerveillant tant et plus du
regard amusé et lucide qu'elle portait sur le genre humain -
que je partageais bien sûr -, sorte de tendre misanthropie
mâtinée d'affection.
- Je comprends néanmoins le
désappointement bien légitime de votre historique
compagnon, repris-je. Il ne doit pas être aisé
d'accepter la certitude que les plus riches heures de sa vie sont
celles déjà écoulées. Enfin, au moins
a-t-il goûté au sublime... »
C'est en constatant son air
interloqué, embarrassé, nerveux et rougi que je
réalisai que je venais de traverser une faille
psycho-temporelle. Mes mots, aspirés par un trou noir
d'impertinence cavalière, avaient dépassés la
vitesse de ma pensée et basculés dans cet univers
parallèle où les règles communes de
bienséance, par trop distordues, ont implosé, n'en
subsistant qu'un écho lointain, vague réminiscence de
leur monde d'origine. L'ensemble de mon esprit n'étant pas
du voyage, je commençai donc à ressentir un certain
malaise mais, alors que je m'apprêtais à bafouiller
quelques improbables inepties destinées à recouvrir
les injustifiables précédentes, je vis s'ouvrir coup
sur coup la bouche de ma belle interlocutrice en un sourire aux
promesses ineffables et la porte du fond de la pièce en un
rectangle de lumière vive sur lequel se découpait la
silhouette impatiente d'un technicien Morphée Plus.
- C'est à qui, brama-t-il ?
»
J'aurais pu céder ma place à
ce sourire mais les règles de courtoisie des salles
d'attentes vont au-delà du simple clivage du sexe, fondateur
des galants usages habituels. Aussi me levai-je en bredouillant
timidement un « c'est à moi » digne d'un
étudiant à qui viendrait le tour de passer une
épreuve orale à propos d'un sujet dont il ne saurait
rien sinon l'intitulé, face à un professeur à
la réputation de porte-parole du troisième Reich, et
qui de surcroît, dans la précipitation des
préparatifs matinaux, aurait oublié d'enfiler un
pantalon. Je pris mon paquet encombrant et me dirigeai vers ce
destin inéluctable dont l'entrée semblait
défendue par un Saint-Pierre en combinaison de toile
bleue.
Lorsque je ressortis, quelques quarts
d'heure plus tard, la salle était vide. Je tenais dans mes
bras une nouvelle Ame Seule. Mes nuits seraient bien
gardées.
Maxime aka Infuseur
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