La bibliothèque Xaviep de la lose

Philologie Xaviep  (La bibliothèque Xaviep de la lose) posté le lundi 10 décembre 2007 22:17

  Fanatiques du Xaviep ou encore plus meprisables simples sympathisants, vous ne pouvez conclure votre miserable existence sans avoir lu Robert Benchley. Ecrits des les annees 1920, ses articles sont une pure emanation de l'esprit Xaviep, y a rien a en dire de plus. Pour vous dire, celui intitule "Ce que l'universite a fait de moi" contient a lui seul une annee de "Exclusif!", en mieux. Alors, ca fait envie non ?

 

vieuX nico

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Coutume du temps jadis  (La bibliothèque Xaviep de la lose) posté le jeudi 19 juillet 2007 04:08

    Il était un temps où l'on lâchait les chiens plus que de raison. Les maîtres ne respectaient pas en cela une tradition ancestrale, mais répugnaient simplement à voir la laisse, tendue comme un fil à linge, s'enfoncer dans le cou de leurs animaux. On libérait les bêtes par fantaisie...par une sensibilité naturelle qui a toujours été la marque des grandes civilisations. Mais l'on s'inquièta bientôt qu'une pareille pratique ne fût réglementer. On ne craignait pas du reste les carnages suscités par cette meute sauvage, mais l'on voulait cependant lui donner un cadre légal. On ne redoutait pas tant la férocité des bêtes que l'indiscipline généralisée. On arrêta donc que l'on ne pourraît laisser vagabonder son chien que quatorze fois dans l'année suivant des dates préalablement fixées par l'administration.

    Quel spectacle sublime devait donner ces curées nocturnes! Les chiens, assomés par l'espace ouvert, refusaient au début de quitter leurs maîtres, mais l'effroi de la nouveauté passé on les voyait aussitôt courir dans les rues commerçantes de la ville, tentant de démembrer un passant où de fouiller les entrailles chaudes et humides d'un enfant éventré. Les museaux rouges se dressaient alors joyeusement vers les étoiles avec la sensation intense d'un plaisir retrouvé. On reconnut aux chiens une ruse et une adresse insoupçonnées. Ceux-ci préféraient en effet s'attaquer aux hôpitaux plutôt que de courir l'aventure d'une piste lointaine et incertaine. Certes, leur gueule se refermait sans doute sur un mollet noueux et presque déja mort mais cela avait le mérite de la sûreté et de l'économie. Cette réaction impressionna fortement la population qui s'ému à la pensée que son meilleur ami partageait la même rationalité que lui. C'est dans ces soirs sacrés, où l'on voyait une vague noire, bavante et velue, rôder autour de l'hôpital et rentrer peu à peu musicalement dans le parc de l'établissement, que les infirmières ouvraient grandes les fenêtres, laissant la douce odeur de la pluie s'introduire dans les chambres surchauffées.

    Cette coutume, toute étrange qu'elle fût, s'arrêta d'elle-même. Les chiens - nourris par leur maîtres avec des croquettes vitaminées - dédaignèrent bientôt les moribonds. Tout au plus les voyait-on croquer une phalange qui dépassait d'un drap quand ils ne s'endormaient pas littéralement sur le lit d'un des malades, laissant ce dernier dans l'incapacité d'étendre ces jambes et le forçant à passer une fort mauvaise nuit pleine de courbatures.

 

                                                                                                                                            Réac

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A la recherche de l'âme seule  (La bibliothèque Xaviep de la lose) posté le vendredi 25 mai 2007 20:28

   

     C'est d'un pas pressé et inélégant que je me rendais à Morphée Plus, numéro un mondial de la literie, dont l'enseigne, représentant un immense bonnet de nuit pourvu d'un globe terrestre en guise de pompon et affublée du slogan "Pour que vos nuits soient plus belles que vos jours.", était visible des quatre coins du centre commercial.

     Pressé, on se demande pourquoi puisque je n'avais de toute façon rien d'autre à faire de ma journée. Inélégant, la faute au volumineux sac, dont le contenu était l'objet de ma visite dans ce temple du sommeil, qui se balançait contre mon flanc droit au rythme de mes pas et qui, non content de heurter alternativement mon genou et l'arrière de ma cuisse, m'entraînait en plus dans sa tentative désespérée de rejoindre la terre ferme.

 

     Deux couples sortaient du magasin tandis que j'y pénétrais.

     Le premier, deux jeunes adultes à l'air fringant et assuré de ceux pour qui le passé est oublié, le présent ne fait aucun doute et l'avenir n'est qu'un concept à discuter avec son assureur et son banquier, venait de faire l'acquisition d'un ensemble sommier-matelas-draps-traversin, le tout en érable et bois de teck finitions ronce de noyer, bultex microaéré et revêtement toute intempérie, coton, polyester et nylon ignifugé intérieur plumes, garanti cinq ans, trois mois et douze jours à partir de la date d'envoi du bon d'achat à l'adresse du propriétaire, le cachet de la poste faisant foi, avec une lampe de chevet et son ampoule 40W de rechange en cadeau puisque nous étions à moins de huit semaines de la Saint Valentin. Ils paraissaient très satisfaits de leurs achats et plus encore de la lampe qui semblait être l'élément pratique et décoratif tellement inespéré pour apporter une touche finale à l'harmonie de la chambre de l'appartement dans lequel ils étaient vraisemblablement en train d'emménager qu'ils n'avaient même pas songé à en chercher une avant que celle-ci ne leur tombe miraculeusement du ciel. Heureusement que le monde pense parfois un peu à votre place, la vie est tout de même bien faite.

     Bien que tout à son auto satisfecit quant au luminaire de table de nuit, l'homme reprit rapidement l'air soucieux de celui à qui va bientôt incomber la noble mais ô combien difficile tâche de faire rentrer tous ces objets lourds et encombrants dans l'espace confiné d'une voiture trois portes et ceci, sinon rien n'aurait plus de sens, en preux chevalier solitaire, refusant le secours de quiconque, en particulier celui de sa compagne. On a les Lancelot qu'on mérite.

     L'autre couple, à l'inverse, unissait deux personnes âgées par les liens sacrés de la vieillesse et de l'amour tendre, complice et confortable de ceux qui savent qu'ils n'ont de toute manière plus le choix. Ils repartaient avec un Kit Senior by Morphée Plus qui leur permettrait de transformer aisément le grand lit qu'ils avaient acheté ici même trente ans plus tôt en deux lits séparés. C'est avec ce genre de matériel évolutif que l'enseigne s'était accaparé la plus grande part du marché de la literie, suivant constamment le principe fondamental : "un lit, une vie". Ainsi, les deux bienveillants barbons, moyennant quelques tours de passe-passe de bricoleurs - un coup de scie à gauche, un dévissage de boulon à droite, deux panneaux et une vertèbre à désemboîter puis réemboîter et un point de colle à mettre au niveau de la latte porteuse pour plus de sécurité - pourraient bientôt goûter aux plaisirs de l'émancipation nocturne après quarante ans d'obédience au sacro-saint lit conjugal.

 

     Nous étions donc quatre contre un se croisant devant l'hypermarché et je me dis qu'avec un tel rapport entrées/sorties l'endroit serait bientôt désert. Cette pensée me réconforta un court instant. Non pas que je sois d'ordinaire angoissé par les grands espaces clos, sans autre lumière que celle, crue, produite par les tubes au néon, noyés dans un margouillis sonore et visuel de musique mainstream, d'annonces répétées en boucle au micro par un malheureux type en costume bleu marine dont la voix devient de plus en plus éraillée au fil de la journée, de slogans et de réclames aux couleurs criardes, où chaque mètre carré déborde de marchandises comme le chiotte d'un camping gratuit et où des centaines de gens se déplacent frénétiquement à la recherche du produit en promotion - que vous-même convoitez - avec la même avidité que si les rayons étaient vides.

     Non, vraiment, je suis comme tout le notremonde, en général, j'adore ça. Mais là, il s'agissait tout de même du sommeil. Quoi de plus intime? Je préférais ne pas exhiber ma vie de dormeur sur une place trop publique.

 

     Si le réconfort fut bref, c'est précisément parce que l'intérieur du bâtiment était, comme l'on pouvait s'y attendre, surpeuplé. A croire que tout ces êtres se contentaient jusque là d'une paillasse ou de leurs baignoires pour allonger leurs corps fatigués.

     J'étais ici pour demander l'échange d'une couette, achetée quelques semaines auparavant, et qui ne m'apportait pas la satisfaction que j'étais légitimement en droit d'attendre d'un objet dans lequel une bonne partie des économies que je n'avais d'ailleurs pas était passée. Il faut dire que la couette était censée les valoir puisque, selon les publicités la mettant en vedette, destinée aux personnes seules et non contentes de l'être, elle devait compenser la triste sensation du vide de la couche en créant l'illusion d'une tendre moitié de substitution, tout ceci selon des procédés physico-chimiques qui me dépassaient d'autant plus qu'ils ne m'importaient pas le moins du monde (et pour ceux que cela intéresse quand même, je crois me souvenir d'une vague histoire de tissage spécial et de matériaux trempés dans des bains de phéromones, quelque chose comme ça en tout cas, les plus sceptiques n'auront qu'à se renseigner par eux-mêmes mais il était bien stipulé que tout ceci avait été testé et vérifié par plusieurs laboratoires scientifiques de renom). Bref, un ersatz d'amant. Du subutex affectif. Voilà ce qu'elle proposait. Pas mal non?

     Je parcourus donc quelques rayons selon un tracé dont les trajectoires étaient définies par la fonction inverse de la densité de visiteurs par allée et finis par m'approcher discrètement d'un vendeur dont l'attitude faussement préoccupée en cet endroit quasiment abandonné par la clientèle laissait supposer qu'il faisait tout pour éviter d'être sollicité. J'eus la confirmation de cette impression et parvins presque à l'entendre soupirer intérieurement lorsque je fus si près de lui qu'il ne pouvait plus décemment nier ma présence.

     - Monsieur, en quoi puis-je vous aider? maugréa-t-il à mon intention.

     Je n'avais pas réellement préparé ma requête, aussi bafouillai-je :

     « J'ai ici, avec moi, hum comment dire, un, disons, objet, n'est-ce pas, que je crois, euh, défectueux, si j'ose m'exprimer ainsi... Sans vouloir porter atteinte à votre respect et votre profession bien sûr... »

     - Bien sûr monsieur, de quel objet s'agit-il? me coupa-t-il en ponctuant le mot "objet" d'une pantomime de guillemets réalisée à l'aide de ses mains, levées, index et majeurs accolés effectuant consécutivement deux brefs et légers mouvements de haut en bas, ce qui avait pour don de m'agacer prodigieusement. Je me demandai s'il avait été aussi incorrect avec les deux vieux de tout à l'heure ou si cette insolence était un privilège qui m'était réservé. Je gardai néanmoins mon calme, l'heure n'était ni à la polémique ni aux leçons d'éducation et il n'était plus question de bredouiller.

     - Il s'agit du prétendu fruit de votre technologie la plus avancée en matière de couvertures et édredons, je veux parler de la fameuse couette Ame seule.

     - Pour les amoureux solitaires!?

     - C'est cela même.

     - C'est pourtant un excellent produit, demandez donc à ma femme ce qu'elle en pense...

     - Je ne vois pas ce que votre femme a à voir là dedans? D'ailleurs, Ame seule n'a pas été conçue pour les personnes mariées si je ne m'abuse.

     - C'est juste. Mais, imaginez un peu »

     Il redressa la tête, prit une profonde inspiration tandis que son regard commençait à se perdre en un point situé au delà de moi, et sans doute même au delà de tout ce qui nous entourait, puis il se mit à déclamer :

     « Un jour ma femme me rend visite au magasin et se met en tête de vouloir à tout prix essayer ce nouveau produit - c'est vrai qu'on en était fier ici et je lui en avais pas mal parlé - bref, je rechigne un peu, c'est normal hein, vous savez comment fonctionnent les femmes, si on ne les laisser pas mariner ce qu'il faut, elles pensent que tout leur est dû et elles deviennent encore plus casse-pieds qu'elles ne le sont déjà naturellement. Enfin moi je dis ça... Vous voyez peut-être pas vraiment de quoi je veux parler si vous vivez seul? »

     Ce soudain regain d'attention envers ma personne me prit au dépourvu mais fut trop bref pour attendre vraiment une réponse, il reprit aussitôt :

     « Enfin, en tout cas, moi, je suis pas le mauvais gars, alors je lui sors une Ame seule de la réserve pour qu'elle aille faire une sieste avec à la maison. Eh bien, je vous le donne en mille! Le soir, en rentrant, dans la cuisine, à la place de ma femme je trouve un mot. Elle était partie refaire sa vie avec la couette! Alors, pensez si elle fonctionnait! C'est le top de la qualité monsieur! Absolument! T. O. P. Le top! Et c'est nous qui l'avons inventé! »

     A mesure qu'il débitait son laïus, le vendeur était devenu cramoisi, son front s'était emperlé de gouttes de sueur et son souffle semblait de plus en plus court. Je pensais qu'il ne s'arrêterait plus, aussi est-ce moi qui mit un terme à son panégyrique :

     « D'accord, d'accord monsieur, j'entends bien qu'il s'agit là d'une invention tout à fait exceptionnelle et je compatis avec vous quant au départ de votre femme, mais comprenez bien que, même si votre histoire m'affecte tout particulièrement, elle ne peut me faire oublier les très décevantes nuits de solitude que je viens de passer. C'est pourquoi je vous demande de bien vouloir me mettre en relation avec le service après vente de votre établissement. »

     Le pauvre semblait un peu déboussolé. La réalité le rattrapait et elle n'était pas tout à fait à son goût. Il parvint malgré tout à m'indiquer la direction à suivre. En l'occurrence, un escalier au fond du magasin au sommet duquel se trouvait un couloir débouchant sur une salle d'attente à l'usage des clients venus porter réclamation. Je le remerciai pour son aide, lui souhaitai une bonne fin de journée et pris congé, le laissant ruminer ses amères réflexions.

 

     Je trouvai la salle d'attente sans difficulté. Elle était agréablement agencée, pourvue d'une épaisse moquette, décorée avec goût, richement mais sans excès, l'ensemble dans des tons à dominante rouge, et son confort, en ces lieux d'ordinaire si froids et impersonnels, me surprit. Elle était également toute aussi déserte que luxueuse et, après avoir manifesté ma présence en appuyant sur la sonnette prévue à cet effet, je fis un tour d'horizon des différents sièges mis à ma seule disposition. Le choix était difficile tant tout semblait destiné à être essayé et apprécié. Il y avait un large canapé, deux profonds fauteuils, une chaise à bascule sur laquelle étaient disposés d'épais coussins, un divan moelleux et une balancelle de jardin. J'optai finalement, mais non sans quelques regrets bien compréhensibles, pour l'un des fauteuils, plongeai en son abyme puisque n'en émergeaient que mes bras reposant sur les accoudoirs, mon fardeau à mes pieds, et commençai à patienter avec le coupable espoir que l'on ne s'enquière pas de mon cas trop tôt, voire même que l'on m'oublie quelques temps ici.

     Mes pensées d'une autre vie, qui m'offrirait foule de plaisirs surprenants et de perspectives non moins étonnantes, se métamorphosaient doucement en rêves lorsque quelqu’un me rejoignit dans la pièce. Le temps d'un sursaut pour me redresser et d'une main passée dans mes cheveux pour faire illusion et me redonner une contenance, et je pus gratifier d'un salut enroué - dans la précipitation j'avais omis de m'éclaircir la voix - la splendide inconnue qui se trouvait face à moi, me rendit mon bonjour et s'étendit sur le divan de cuir dans un mouvement plein de grâce décontractée.

     La femme était d'une beauté à faire pâlir un membre récalcitrant de la famille Jackson, noircir un surexcité du Klan et rougir un jeune marié, encore que cela ne signifie peut-être plus grand chose à notre époque. Ses jambes parfaitement dessinées se révélaient à travers la fine maille d'une paire de bas recouvert d'un côté par de jolies bottes - qui n'enserraient pas trop les mollets mais au contraire leur laissaient ce qu'il faut de liberté pour mieux encore souligner leur finesse - et de l'autre par une jupe à carreaux, au motif discret et raffiné, dont la course se terminait à l'extrême limite de ce qu'un homme suffisamment équilibré est capable de supporter avant de sombrer dans le repli dépressif, la violence à connotation sexuelle ou le fanatisme religieux. La moitié - si l'on s'en réfère à l'Homme de Vitruve dont elle semblait respecter à la lettre les idéales proportions - supérieure de son corps n'était pas en reste et elle savait mettre en valeur ses courbes généreuses et ses creux prometteurs sous une veste courte, assortie à sa jupe, qu'elle ôta rapidement cédant ainsi la place à un dos-nu couleur crème, au col largement échancré découvrant les épaules et se prolongeant en un décolleté abyssal, si bien qu'Houdini en personne n'aurait eu certes aucun mal à en sortir, mais aurait été bien en peine d'expliquer comment ce morceau de tissu pouvait tenir en place. Il y avait en tout cas de quoi faire chavirer un iceberg et éviter ainsi bien des désagréments au Titanic, à ses passagers et à l'industrie cinématographique car, là où la vulgarité aurait pu trouver refuge n'apparaissait en fait qu'harmonie et sensualité.

     Ce premier choc passé, je me rendis compte de trois choses : un, j'avais une chance formidable ; deux, il n'y avait dans la pièce aucune musique pour combler le silence ; trois, mon Aphrodite de salle d'attente portait des lunettes de soleil opaques bien que ne souffrant de toute évidence pas de problème de cécité. Curieux détail.

     De par sa position, elle m'offrait son merveilleux profil gauche, basculant juste un peu sur le côté de sorte que son buste était légèrement tourné dans ma direction, son décolleté baillant à peine et mon imaginaire faisant le reste. Nos regards cependant ne se croisaient pas, ce qui atténuait mon embarras et m'aurait permis de l'admirer à loisir si son charme irradiant ne m'avait pas aussitôt renvoyé à ma propre image d'homme certainement trop ordinaire. Je me contentai donc de jeter quelques coups d'oeil furtifs enfonçant chaque fois un peu plus le double tranchant acéré du désir et de la frustration. Un miracle - à l'instar de son frère antagoniste, le malheur - ne venant jamais seul, ce fut elle qui rompit le silence et engagea la conversation :

     « - Vous aussi avez des ennuis avec votre Ame seule?

     - Euh, je...oui, en effet, comment l'avez-vous deviné?

     - Vous n'avez pas l'air d'être le genre de personne qui viendrait perdre son temps ici pour un matelas trop mou ou pour échanger les lattes cassées d'un mauvais sommier. En outre je ne vois ni matelas ni lattes autour de vous mais ce sac, à vos pieds, qui pourrait tout à fait contenir une Ame seule pliée à peu près correctement et c'est assurément le seul article vendu ici qui vaille le déplacement. »

     L'acuité et la promptitude de son raisonnement - que l'on aurait volontiers cru tout droit tiré d'une série policière allemande - me laissèrent coi quelques secondes, admiratif plusieurs minutes et fervent toute ma vie. Il n'en fallait pas plus pour que ma psyché bascule pour de bon. J'étais certes peut-être un peu fragile.

     - Vous savez, reprit-elle, comme je vous l'ai dit, je suis là parce que je rencontre moi aussi certaines difficultés avec mon Ame, elle commence à présenter de sérieux signes de fatigue alors qu'elle n'est pas si vieille que ça. Elle est d'ailleurs toujours sous garantie. La votre également?

     Je reprenais doucement mes esprits :

     « - Oui...sous, euh, garantie...encore. Hum, à vrai dire, je n'ai même pas eu l'occasion d'en jouir jusqu'à présent... si vous voulez bien me passez l'expression. » J'essayais de rester discret en pinçant avec force les lobes de mes oreilles pour dissiper le rouge que la gêne répandait sur mon visage. Au moins étais-je enfin revenu parmi les vivants. « Elle semble en effet n'avoir jamais fonctionné, à moins que ce ne soit moi qui y sois réfractaire, sait-on jamais.

     - Oh, quelle tristesse! » Elle paraissait sincèrement affectée par mon problème. « Non, je vous assure, c'est très regrettable et j'espère qu'ils sauront vite vous trouver une solution, Ame seule est vraiment un objet tout à fait exceptionnel, moi-même je ne saurais vivre sans désormais!

     - Eh bien, pour tout vous dire, malgré tout le crédit que j'apporte évidemment à vos paroles et bien que j'espère ressortir d'ici avec une couette en état de marche, je n'oublie pas qu'il ne s'agit que d'un produit de substitution, à mi-chemin entre le cataplasme pour coeur de pierre et la greffe d'un coeur neuf et sans défaut, une sorte de pacemaker sentimental si vous voyez ce que je veux dire. » Sûr qu'après avoir causé avec une femme comme elle, l'idée de repartir seul avec mon Ame sous le bras me désespérait par avance! « D'ailleurs, je ne vous cacherai pas mon immense étonnement qu'une femme telle que vous aie recours à ce genre de produit. » J'avais lancé ceci presque sans m'en rendre compte.

     - Une femme telle que moi? » feignit-elle de ne pas comprendre.

     - Une femme telle que vous. » répétai-je en tentant un demi sourire charmeur, tel que nous les enseignent les plus grands acteurs hollywoodiens, la tête légèrement de trois quart, penchée vers le bas et le regard relevé, rééquilibrant l'ensemble, planté droit dans celui de sa proie. Je détenais en tout cas les bases théoriques. Mes yeux ont peut-être eu tendance à vérifier l'état de la moquette et la qualité de sa pose - parfaits au demeurant - mais j'étais tout de même passé en l'espace d'une dizaine de minutes du stade de Sans Désir Fixe résigné et somnolent à celui de séducteur stagiaire alerte et téméraire! Une progression fulgurante dans le monde pourtant si cruel de l'entreprise amoureuse! Je devais continuer à me montrer compétitif si je ne voulais pas faire partie de son prochain plan social de délocalisation affective.

     - Vous êtes euh... » J'avais beau retourner en tout sens les milles et unes manières de louer sa beauté et sa clairvoyance d'esprit, rien ne sortait de ma gorge, qui, en plus d'être encombré de compliments, se desséchait à la vitesse d'un cheval au galop sur les rives de la Mer Morte à marée descendante. Conscient du trouble incommodant que provoquait mon silence prolongé, je me rabattis en ultime recours sur ce détail qui avait retenu mon attention un peu plus tôt, à savoir ses lunettes noires.

     - Vous êtes euh, disais-je, oculairement indisposée? » C'était certes assez laborieux, on avait déjà dû trouver mieux dans les biographies de Don Juan notoires, mais cela eut toutefois le mérite de la surprendre un peu et de ranimer la conversation :

     - Vous voulez sans doute parler de ces affreuses lunettes? me sourit-elle.

     - Qui ont l'inconvénient majeur d'occulter vos yeux et un bon tiers de votre visage, confirmai-je.

     - C'est précisément dans cette "optique" que je les porte, plaisanta-t-elle. Il se trouve que mon ex-époux travaille ici, notre séparation lui a été difficile, il ne l'a pas encore tout à fait acceptée à vrai dire, et je préfère donc me montrer discrète pour me mettre autant que possible à l'abri du scandale qu'il ne manquerait pas de m'offrir, à moi et aux clients, sans aucun doute bon et large public, tout à fait disposés à prendre une minute de leur temps - somme toute bien peu précieux - pour assister à ce genre de spectacle et en ressortir grandis dans leur sentiment profond d'être "tout de même bien dans le vrai", d'avoir su choisir les bonnes trajectoires et les justes attitudes. »

     Je pensai immédiatement au triste vendeur qui m'avait renseigné. S'il s'agissait bien de lui, comment un type aussi sinistre pouvait-il avoir partagé ne serait-ce qu'un instant de la vie de cette déesse? Je masquai toutefois mes interrogations, opinant régulièrement du chef en gardant l'air sérieux et concentré, et m'émerveillant tant et plus du regard amusé et lucide qu'elle portait sur le genre humain - que je partageais bien sûr -, sorte de tendre misanthropie mâtinée d'affection.

     - Je comprends néanmoins le désappointement bien légitime de votre historique compagnon, repris-je. Il ne doit pas être aisé d'accepter la certitude que les plus riches heures de sa vie sont celles déjà écoulées. Enfin, au moins a-t-il goûté au sublime... »

     C'est en constatant son air interloqué, embarrassé, nerveux et rougi que je réalisai que je venais de traverser une faille psycho-temporelle. Mes mots, aspirés par un trou noir d'impertinence cavalière, avaient dépassés la vitesse de ma pensée et basculés dans cet univers parallèle où les règles communes de bienséance, par trop distordues, ont implosé, n'en subsistant qu'un écho lointain, vague réminiscence de leur monde d'origine. L'ensemble de mon esprit n'étant pas du voyage, je commençai donc à ressentir un certain malaise mais, alors que je m'apprêtais à bafouiller quelques improbables inepties destinées à recouvrir les injustifiables précédentes, je vis s'ouvrir coup sur coup la bouche de ma belle interlocutrice en un sourire aux promesses ineffables et la porte du fond de la pièce en un rectangle de lumière vive sur lequel se découpait la silhouette impatiente d'un technicien Morphée Plus.

     - C'est à qui, brama-t-il ? »

     J'aurais pu céder ma place à ce sourire mais les règles de courtoisie des salles d'attentes vont au-delà du simple clivage du sexe, fondateur des galants usages habituels. Aussi me levai-je en bredouillant timidement un « c'est à moi » digne d'un étudiant à qui viendrait le tour de passer une épreuve orale à propos d'un sujet dont il ne saurait rien sinon l'intitulé, face à un professeur à la réputation de porte-parole du troisième Reich, et qui de surcroît, dans la précipitation des préparatifs matinaux, aurait oublié d'enfiler un pantalon. Je pris mon paquet encombrant et me dirigeai vers ce destin inéluctable dont l'entrée semblait défendue par un Saint-Pierre en combinaison de toile bleue.

 

     Lorsque je ressortis, quelques quarts d'heure plus tard, la salle était vide. Je tenais dans mes bras une nouvelle Ame Seule. Mes nuits seraient bien gardées.

 

                                                                                                                       Maxime aka Infuseur 

 

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La lose en Sandales  (La bibliothèque Xaviep de la lose) posté le lundi 30 avril 2007 11:45

       On peut être loser et néanmoins vouloir acquérir la culture d'un homme de bien. Cette rubrique se propose de recenser, de manière non exhaustive évidemment, les ouvrages ayant un rapport plus ou moins étroit avec le thème qui nous concerne tous. Il s'agit de volumes dont les héros sont des losers, (de manière essentielle ou simplement conjoncturelle), ou simplement, qui sont imprégnés de ce que j'appellerais volontiers " l' Esprit de la Lose", locution difficile à définir, mais dont nous avons tous, je crois, une intuition intime. J'ajoute que que toutes ces oeuvres méritent lecture non seulement parce qu'elles traitent d' un sujet qui nous est cher, mais aussi, et surtout,  parce qu'elles sont de grande qualité littéraire. Cette rubrique est ouverte à tous, n'hésitez pas à nous faire partager vos jubilations loseuses littéraires.

                                                                                                         Biblio- JB.

 

Charles Bukowski, Oeuvres complètes

  De la lose hautement éthylique, sexuelle, joyeusement désepérée. Toute l'oeuvre du vieux Hank est  un poème- fleuve adressé au dieu Lose.

Leonard Cohen, Les Perdants magnifiques

  Quand le songwriter canadien dépressif prend la plume, ça ne rigole pas. Mais juste pour le titre...

John Fante, Demande à la poussière

  Le maître de Bukowski. Son personnage est aussi un apprenti-écrivain, rital et loser, sauf qu'il boit moins.

Ivan Gontcharov, Oblomov

  On aurait pu mettre tout Dostoïevski, Gogol et Pouchkine tant la littérature russe est imprégnée d' une forme de tragique qui prend souvent les habits de la lose, dont Raskolnikov serait le héros paradigmatique. L'ancêtre russe de Xaviep.

Maxime aka Infuseur, A la recherche de l'âme seule

  Je l'ai pas encore lu, mais c'est publié sur objectif-lose, c'est dire...

Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte

  Anatomie de la lose dans le milieu des cadres du Tertiaire. Lose sentimentale, sexuelle, professionnelle : tout y est. Michel à ses débuts, et à son meilleur.

Pierre Louÿs, La Femme et le pantin

  Il aurait fallu créer une sous- rubrique pour ce texte : la Lose amoureuse Abusive. S'adresse particulièrement à Maxime et à ceux, nombreux, qui ont connu l'amour norvégien.

Herman Melville, Bartleby le scribe

  "I would prefer not to":  Le texte fondateur de Xaviep. Pour ceux qui se demandent encore ce que signifie ce mot, lisez ce court texte, il n'y a rien de plus à en dire. Préférez l' édition "Allia", c'est la meilleure traduction. Melville n'est pas que l'écrivain préféré des amateurs de cétacés.

Pierre Mérot, Mammifères

  Un disciple de Michou Houellebecq. Aspirants- enseignants, lisez de toute urgence les pages consacrées à lIUFM, hilarantes et porteuses d'une vérité inégalée en ce domaine.

Robert Musil, L' homme sans qualités

  Certains vont peut être tiquer sur sa présence dans cette liste, mais il faudrait au moins que j' écrive un mémoire de maîtrise pour expliquer ce choix. Accessoirement : un des plus beaux livres jamais écrits. Dommage que personne n'arrive à le lire jusqu'au bout.

Georges Perec, Un homme qui dort

  L'autre (frêle) pilier de Xaviep. Personne n' a jamais aussi bien écrit sur l'indifférence au monde. Un texte magnifique qui raconte ma vie, ces trois dernières années.

J.D Salinger, Nouvelles

  L'auteur du Catcher in the Rye excellait dans le regisre court. La nouvelle Un jour rêvé pour le poisson-banane est une merveille d'élégance concise d' évocation du malaise.

John Kennedy Toole, La conjuration des imbéciles

  Ceux qui ne l'ont pas lu n'ont rien à faire ici.

Enrique Vila- Matas, Bartleby et compagnie

  Etude littéraire plaisante sur les "écrivains du Négatif" : auteurs, qui pour des raisons pratiques, existentielles ou idéologiques, ont choisi le mutisme, ont "préferé ne pas".  Belle réflexion sur l'écriture comme non-action. Intéressera particulièrement les branleurs aspirants à être des"créateurs" animants ce blog, dans lesquels je m'inclus bien volontiers.

François Villon, Poésies

  Le poète de la lose médiévale. Sa vie n'a été qu'une suite de loses et d'abus sans fin.

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